ET TOI, COMMENT VAS-TU… VRAIMENT ?
Après 45 ans, prendre soin de nos relations, c’est aussi apprendre à regarder, écouter et parfois oser poser une question de plus.
— Ça va ?— Oui, et toi ?— Ça va !
Voilà. Bilan de notre état intérieur effectué en quatre secondes. 😉
Nous prononçons cette petite phrase presque tous les jours, avec nos amis, nos collègues, nos voisins, nos enfants ou simplement avec cette personne que nous croisons régulièrement en promenant le chien. Mais combien de fois attendons-nous réellement la réponse ? « Ça va ? » est devenu une formule de politesse, une sorte de ponctuation sociale à laquelle nous répondons presque automatiquement par l’affirmative.
Pourtant, derrière un « oui, oui, ça va », il peut y avoir beaucoup de choses que l’on ne raconte pas. Une séparation, un deuil, un parent qui vieillit ou qui tombe malade, des soucis financiers, une relation qui s’effondre, une difficulté professionnelle, une solitude qui s’installe ou encore des échecs à répétition qui finissent progressivement par ébranler la confiance en soi.
Et parfois, il n’y a même pas un événement spectaculaire que l’on pourrait identifier comme « la cause ». C’est simplement l’accumulation. Un problème, puis un deuxième. Une mauvaise nouvelle, une déception, quelques nuits où l’on dort mal, le sentiment de ne plus avancer. Peut-être aussi ce verre que l’on prend chaque soir pour se détendre et qui, sans vraiment s’en apercevoir, commence à prendre davantage de place.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut sembler surmontable. Mais mis bout à bout, ils peuvent finir par devenir très lourds à porter.
Alors peut-être devrions-nous apprendre à poser la question une deuxième fois :
« Non, mais vraiment… comment vas-tu en ce moment ? »
Il n’est pas nécessaire d’être le meilleur ami
Lorsque nous parlons de soutien et de solidarité, nous pensons spontanément aux personnes les plus proches : la famille, le couple, les meilleurs amis. Pourtant, notre filet relationnel est beaucoup plus large et souvent beaucoup plus précieux que nous ne l’imaginons.
Il y a cette voisine avec laquelle nous discutons cinq minutes devant la maison, le collègue avec lequel nous prenons régulièrement un café, la personne du cours de sport que nous retrouvons chaque semaine, l’ancien collègue avec lequel nous échangeons encore quelques messages ou cette dame que nous croisons presque tous les jours avec son chien.
Nous ne connaissons pas nécessairement leur histoire intime. Nous ne savons peut-être rien de leurs problèmes de couple, de leur compte bancaire ou de leurs nuits blanches. Mais parce que nous les voyons régulièrement, nous connaissons quelque chose d’autre : leurs habitudes.
Et c’est parfois justement une personne de ce cercle plus large qui remarque la première qu’une habitude a changé.
« Tiens, je ne l’ai pas vue depuis plusieurs jours. »
« Il ne vient plus boire son café avec nous. »
« Elle refuse toutes nos invitations en ce moment. »
« Lui qui avait toujours une plaisanterie à raconter reste maintenant très silencieux. »
Ces observations ne permettent évidemment pas de conclure que quelqu’un souffre de dépression ou traverse une crise. Nous ne sommes ni médecins ni psychologues simplement parce que nous avons remarqué un changement. Mais elles peuvent nous inciter à faire quelque chose d’extrêmement simple : prendre des nouvelles.
Remarquer l’autre dans un monde très connecté
Nous vivons tout de même une époque assez paradoxale. Nous pouvons savoir en quelques secondes ce qu’une connaissance a mangé à Lisbonne, voir les photos de vacances d’un ancien collègue que nous n’avons pas rencontré depuis quinze ans et recevoir quotidiennement les nouvelles de dizaines de personnes sur les réseaux sociaux.
Et pendant ce temps, nous pouvons ignorer que notre voisin mange seul depuis trois semaines.
Nous avons des centaines de contacts, des groupes WhatsApp, des followers, des likes et des petits coeurs. Tout cela peut évidemment nourrir de vraies relations. Mais rien ne remplace complètement quelqu’un qui nous regarde et nous dit : « Je te trouve un peu différent ces derniers temps. Comment vas-tu vraiment ? »
Il ne s’agit pas de commencer à surveiller notre entourage ni de transformer chaque changement d’humeur en diagnostic psychologique. Nous avons tous des semaines où nous avons simplement envie que le monde nous laisse tranquilles. Il s’agit plutôt de conserver cette qualité très humaine qui consiste à remarquer les autres.
Les chiffres suisses nous rappellent d’ailleurs que connexion ne signifie pas forcément soutien. En 2022, près d’une personne sur dix faisait état d’un faible soutien social : environ 9,9 % dans un groupe et 9,4 % dans l’autre selon les données que nous avons consultées. Derrière ces pourcentages se trouvent des personnes qui disposent de peu de ressources relationnelles sur lesquelles s’appuyer lorsqu’une difficulté survient.
Quelqu’un s’isole davantage, répond moins aux messages, abandonne les activités qu’il aimait, paraît constamment épuisé ou devient inhabituellement irritable. Une personne qui prenait soin d’elle commence à se négliger. Une autre boit davantage qu’auparavant. Un collègue accumule les absences. Un ami répète qu’il « n’en peut plus » ou que « de toute façon, ça ne sert à rien ».
Un seul de ces signes ne signifie pas nécessairement quelque chose de grave. Mais lorsqu’un changement persiste ou que plusieurs éléments s’accumulent, notre attention peut avoir de la valeur.
Oser faire un petit pas vers l’autre
Ce qui nous retient souvent, c’est la peur d’être indiscrets. Nous nous disons : « Ce ne sont pas mes affaires. » Et dans une certaine mesure, c’est vrai. Nous devons respecter l’intimité des autres.
Mais demander sincèrement à quelqu’un comment il va n’est pas entrer de force dans sa vie. La personne reste parfaitement libre de nous répondre : « Merci, mais je n’ai pas envie d’en parler. »
Nous pouvons simplement lui dire : « Je ne sais pas si je me trompe, mais je te trouve plus silencieux ces derniers temps. Je voulais juste savoir comment tu vas. » Ou : « Ça fait un moment que je ne t’ai pas vu, alors je me suis dit que j’allais prendre de tes nouvelles. »
Et lorsque la relation est moins proche : « Tu n’as pas besoin de m’expliquer quoi que ce soit, mais si un jour tu as envie de boire un café ou de parler, sache que je suis là. »
Ces phrases sont modestes. Elles ne prétendent pas résoudre quoi que ce soit. Mais elles transmettent trois messages qui peuvent compter énormément lorsque quelqu’un se sent isolé :
Je t’ai vu. J’ai remarqué ton absence. Ta présence compte.
Parfois, l’aide ressemble simplement à une soupe
Nous imaginons volontiers qu’aider quelqu’un suppose une grande conversation, le bon conseil ou une intervention spectaculaire. Dans la vie quotidienne, l’aide prend souvent des formes beaucoup plus ordinaires.
Un message disant « Je pensais à toi ». Une invitation à marcher. Un café. Quelques courses lorsque quelqu’un traverse une période difficile. Un repas partagé. Une personne que l’on passe chercher parce qu’elle n’a plus tellement envie de sortir seule.
Et pourquoi pas une soupe déposée chez une voisine ?
La soupe ne résoudra évidemment ni un deuil, ni une dépression, ni une séparation. Mais derrière cette soupe se cache un message beaucoup plus important : quelqu’un a pensé à moi.
Il peut aussi être plus facile de proposer : « Je vais marcher une demi-heure, tu viens avec moi ? » que d’annoncer solennellement : « Il faut absolument qu’on parle. » Certaines confidences arrivent plus naturellement lorsque deux personnes marchent côte à côte que lorsqu’elles sont assises face à face en attendant que l’une d’elles commence à raconter ce qui ne va pas.
Et si nous redécouvrions nos voisins ?
Le voisinage mérite une place particulière dans cette réflexion. Nous n’avons pas besoin d’être amis intimes pour prendre soin les uns des autres. Connaître un prénom, dire bonjour, prendre cinq minutes pour discuter, remarquer une absence inhabituelle ou proposer un petit coup de main sont des gestes presque insignifiants lorsqu’on les regarde séparément.
Ensemble, ils construisent pourtant une sorte de filet de proximité.
Ce filet peut devenir particulièrement précieux au milieu de la vie. Une séparation, le départ des enfants, la maladie ou le décès d’un conjoint peuvent transformer très rapidement le quotidien. La maison est la même, les meubles sont à la même place, le quartier n’a pas changé. Mais le silence, lui, peut devenir très différent.
Une voisine qui sonne en disant « J’ai fait beaucoup trop de soupe, tu en veux ? » ne supprimera pas ce silence. Mais elle y ouvre momentanément une petite porte.
Et certains jours, ce n’est vraiment pas rien.
Le piège de celui ou celle qui est « fort »
Il y a également les personnes dont nous pensons rarement à nous inquiéter. Celles qui organisent tout, prennent des nouvelles de tout le monde, aident leurs parents, soutiennent leurs enfants, travaillent, préparent les repas de famille et trouvent encore le moyen de faire rire la tablée.
Nous supposons qu’elles vont bien parce qu’elles continuent à fonctionner.
Pourtant, fonctionner et aller bien ne sont pas toujours synonymes.
Certaines personnes ont appris toute leur vie à tenir. Elles ne demandent rien, ne veulent déranger personne et attendent parfois d’être complètement épuisées avant d’avouer qu’elles auraient elles aussi besoin d’un peu de soutien.
Alors, de temps en temps, posons également la question à celle ou celui qui demande toujours des nouvelles des autres :
« Et toi ? Qui prend soin de toi en ce moment ? »
La réponse pourrait nous surprendre.
Quand le petit verre devient une béquille
Il faut aussi parler d’un sujet plus discret : l’alcool.
Pas pour moraliser le verre de vin partagé entre amis ou le plaisir d’un apéritif. Mais parce qu’une consommation peut parfois changer de fonction sans que l’on s’en aperçoive immédiatement.
On ne boit plus seulement parce qu’on apprécie ce verre. On le prend parce qu’il aide à se détendre après une journée difficile. Puis parce qu’il permet de ne plus trop penser. Ou parce qu’il semble faciliter l’endormissement. Et lorsque les difficultés s’accumulent — séparation, solitude, deuil, stress professionnel ou échecs répétés — ce rituel peut progressivement prendre davantage de place.
La question n’est alors pas seulement « combien est-ce que je bois ? », mais aussi : « pourquoi ai-je besoin de boire ce soir ? »
Et cette question peut être posée à soi-même comme à quelqu’un dont on est proche, avec énormément de tact et sans jugement.
Écouter sans sortir immédiatement la boîte à outils
Quand quelqu’un commence enfin à parler, notre premier réflexe est souvent de chercher une solution. C’est humain : nous voulons soulager la personne que nous aimons.
Notre cerveau passe rapidement en mode Solution A – Solution B – Solution C – problème réglé.
Mais parfois, la personne n’a pas besoin d’un plan stratégique. Elle a simplement besoin de pouvoir déposer ce qu’elle porte depuis trop longtemps.
Une question toute simple peut alors changer la conversation :
« Tu veux que je t’écoute, ou tu aimerais qu’on cherche ensemble ce que tu pourrais faire ? »
Cela nous évite aussi quelques phrases prononcées avec les meilleures intentions mais qui peuvent être difficiles à entendre : « Pense positif », « Tu as pourtant tout pour être heureux », « Il y a pire » ou « Allez, secoue-toi un peu ».
Nous pouvons essayer à la place : « Ça a l’air vraiment difficile. » « Merci de me le dire. » « Qu’est-ce qui te pèse le plus en ce moment ? »
Ou simplement : « Je ne sais pas exactement quoi te dire, mais je suis là. »
Il n’est pas obligatoire d’avoir une réponse brillante.
La présence est déjà une réponse.
Et si la personne ne veut pas parler ?
Respectons-le.
Une personne peut ne pas être prête, ne pas trouver les mots ou simplement ne pas avoir envie de se confier à nous. Nous pouvons alors lui répondre : « D’accord, je ne vais pas insister. Mais sache que mon invitation tient toujours. »
Et reprendre contact quelques jours plus tard.
Pas forcément avec un nouveau « Alors, ça va mieux ? », qui peut donner l’impression qu’une amélioration est attendue.
Pourquoi pas simplement : « Café jeudi ? »
La régularité peut compter énormément, notamment parce que lorsqu’une personne va vraiment mal, elle n’a pas toujours l’énergie de solliciter elle-même son entourage.
Le traditionnel « Appelle-moi si tu as besoin » est généreux.
Mais parfois, « Je t’appelle demain » est encore plus précieux.
Quand il faut oser poser la question difficile
À l’approche de la Journée mondiale de prévention du suicide du 10 septembre, il est important d’aborder également cette situation, même si elle ne constitue pas le coeur de cet article.
Lorsqu’une personne exprime un profond désespoir, dit ne plus vouloir vivre, parle de mort, laisse entendre que les autres seraient mieux sans elle ou nous inquiète sérieusement, il ne faut pas avoir peur d’être direct :
« Est-ce que tu penses parfois à te faire du mal ou au suicide ? »
Une idée reçue persiste : poser cette question pourrait « mettre l’idée dans la tête » de quelqu’un. Ce n’est pas ce que montrent les recommandations de prévention. Au contraire, parler directement et sans jugement peut permettre à une personne de mettre des mots sur ce qu’elle traverse.
Si la réponse est oui, nous n’avons pas à porter seuls cette responsabilité. Nous pouvons aider la personne à contacter un médecin ou un professionnel, l’accompagner dans cette démarche et rester en contact avec elle. Si nous pensons qu’il existe un danger immédiat, nous ne la laissons pas seule et appelons les secours.
Être un bon ami, un bon voisin ou un proche attentif ne signifie pas devenir thérapeute.
Cela signifie aussi savoir quand passer le relais.
Et si c’était nous ?
Il reste une dernière question, peut-être la plus inconfortable.
Nous sommes souvent beaucoup plus à l’aise pour offrir notre aide que pour en demander.
Alors : à qui peux-tu dire que tu ne vas pas bien ?
Qui sont les deux ou trois personnes que tu pourrais appeler un soir difficile sans commencer la conversation par « désolée de te déranger » ? Avec qui peux-tu enlever le masque du « tout va bien » et dire simplement : « En ce moment, ce n’est pas facile » ?
Nos relations ne deviennent pas profondes uniquement lorsque nous sommes présents pour les autres. Elles le deviennent aussi lorsque nous leur permettons d’être présents pour nous.
A propos, le prochain SOUPER du Nold Club, c'est le 26 septembre 2026, à 19 heures à Soleure. Pour plus de renseignements ou réserver une place, tu peux nous écrire par mail contact@noldclub.ch
Le petit défi Nold de la semaine
Cette semaine, pense à quelqu’un que tu n’as pas vu depuis quelque temps. Cela peut être un ami, une soeur, un ancien collègue, une voisine ou simplement une personne qui faisait autrefois davantage partie de ton quotidien.
Envoie-lui un message. Propose un café, une promenade ou un repas. Et peut-être, au milieu de la conversation, pose une question de plus que d’habitude :
« Comment vas-tu vraiment en ce moment ? »
Puis écoute la réponse.
Sans téléphone posé entre vous. Sans comparer immédiatement avec ta propre histoire. Sans chercher nécessairement à réparer.
Parce qu’au fond, créer du lien ne consiste pas seulement à multiplier les rencontres ou à remplir son agenda.
C’est aussi remarquer l’autre, prendre le temps de s’arrêter et lui faire comprendre quelque chose de très simple : « Ta présence compte. »
BESOIN D’AIDE ?
En Suisse, La Main Tendue – 143 offre une écoute anonyme et confidentielle 24h/24. En cas de danger immédiat pour soi-même ou pour une autre personne, appelle les urgences médicales au 144.
En cas de détresse psychique, de deuil difficile ou de problème lié à l’alcool ou à une autre dépendance, les médecins, services psychiatriques cantonaux, consultations en addictologie et structures d’accompagnement du deuil peuvent également aider. Et en tant que proche, tu peux toi aussi demander conseil.




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